Face à une personne qui exprime des doutes sur la vaccination et hésite à y recourir, le réflexe naturel est souvent de vouloir convaincre coûte que coûte en accumulant les preuves scientifiques. Cette manière de faire n’est toutefois pas la plus efficace pour informer avec clarté, lever les obstacles et préserver une relation de confiance même en cas de refus.
C’est quoi, l’hésitation vaccinale ?
Avant toute chose, il importe de bien comprendre ce qui se joue. L’hésitation vaccinale est un retard d’acceptation ou un refus de vaccins malgré leur disponibilité et leur accessibilité dans les services de santé. Il ne s’agit pas d’une position unique et inamovible ; elle constitue plutôt un continuum complexe d’opinions allant d’une forme d’acceptation réticente à de la résistance ferme, en passant par une vaste « zone grise » d’incertitudes sur laquelle les professionnels peuvent agir(1). S’il ne date pas d’aujourd’hui – en rapporte déjà des manifestations à l’époque de la variole…(2) – le phénomène a connu une recrudescence particulièrement marquée avec l’arrivée de la COVID-19 et l’essor des réseaux sociaux (2,3). On se trouve de facto face un problème mondial complexe (4,5) susceptible de compromettre plusieurs décennies de progrès. Sans la vaccination, on risque en effet de favoriser la résurgence de maladies graves qu’elle avait permis de contrôler voire d’éliminer : la variole, la polio, la diphtérie…(6)
D’après Sciensano, en Belgique, environ un quart de la population exprime une forme d’hésitation vaccinale. Celle-ci est influencée par plusieurs facteurs comme le niveau de diplôme, les revenus, l’isolement social ou encore la situation migratoire. Ces divers éléments montrent qu’il faut développer des approches et un accompagnement adapté à chaque public (7,8).
Notre rôle en tant que professionnel·le social-santé n’est pas d’obtenir un « oui » immédiat ou de provoquer une confrontation d’idées ou d’opinions mais d’informer et susciter la réflexion. Pour ce faire, il faut : un bon diagnostic conversationnel, une synergie entre les acteurs de tout bord, trouver la bonne posture, répondre aux craintes et faire face aux « fake news ».
D’abord faire un bon diagnostic conversationnel
Le point de vue d’une personne face aux vaccins est influencé par différents facteurs (9).
- Des opinions et des sentiments : perception des risques de la maladie, confiance dans l’efficacité des vaccins, crainte des effets secondaires.
- Des processus sociaux : des normes sociales (entre autres le soutien de la famille et des responsables religieux), des recommandations des soignants, l’influence des médias, des questions de genre et de rôles sociaux…
- La motivation : l’inspiration individuelle, le sentiment de responsabilité collective…
- Des aspects pratiques : la disponibilité, l’accessibilité économique et géographique, la facilité d’accès et la qualité des services, les barrières linguistiques, les démarches, le temps disponible…
À ce stade, la règle d’or sur le terrain est de ne pas étiqueter les personnes mais bien d’essayer de déchiffrer, sans jugement de valeur, ce qui se cache derrière leurs doutes puis d’engager une conversation sans entrer dans la confrontation et d’établir un lien de confiance qui perdura même en cas de refus. Les longues explications scientifiques sur les vaccins s’avèrent globalement inefficaces.
Ensuite, soutenir la synergie entre acteur·rices de tous bords
Les professionnel·les du social et de la santé ont tous·tes un rôle à jouer et doivent veiller à aller dans le même sens (9–12).
- Du côté des professionnel·les du social, on entend souvent « Nous ne sommes pas formés ni outillés pour aborder la thématique de la vaccination ». Sans être professionnel·le de santé ou expert·e en immunologie, ils·elles n’en sont pas moins indispensables. Leur valeur ajoutée réside dans l’observation attentive et non jugeante du cadre de vie, l’identification des freins sociaux (logement, travail, garde d’enfants), la facilitation de l’accès aux démarches, la transmission d’informations fiables et l’orientation adaptée. Ce rôle n’implique pas de devoir répondre à toutes les questions ou remarques. « Je ne sais pas, je vérifie » ou l’orientation vers la bonne personne peuvent être de bons réflexes.
- De leur côté, les professionnel·les de la santé peuvent assurer une évaluation clinique individualisée, donner des explications factuelles sur les indications et les contre-indications des vaccins (allergies sévères, situations particulières), faire des recommandations médicales directes ou réaliser l’acte vaccinal (ou toute autre question technique et scientifique) en toute sécurité.
Trouver la bonne posture : l’alliance plutôt que la confrontation
Écouter le doute ne signifie pas valider une fausse information mais reconnaître l’émotion ou la préoccupation qui s’exprime. La relation doit se construire sans jugement, moquerie ni culpabilisation car l’objectif de l’échange est le maintien du lien de confiance.
Pour conduire un échange fluide (10,13), on peut s’appuyer sur la méthode OERVL, présentée dans le tableau ci-dessous :
|
Étape O.E.R.V.L. |
Objectif & Posture |
Exemple de formulation sur le terrain |
| [O] OUVRIR | Demander la permission d’aborder le sujet. | « Est-ce qu’on peut prendre deux minutes pour en parler ? » |
| [E] EXPLORER | Poser des questions ouvertes et reformuler. | « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans ce vaccin ? » |
| [R] RÉPONDRE | Fournir un message clair, ciblé et vérifié. | « Le vaccin protège surtout contre les formes graves… » |
| [V] VÉRIFIER | S’assurer de l’assimilation du message. | « Comment vous sentez-vous avec cette information ? » |
| [L] LAISSER | Préserver la relation sans forcer la décision. | « Prenez le temps d’y réfléchir. La porte reste ouverte. » |
Répondre aux craintes et faire face à la désinformation
Face aux craintes sur les effets secondaires, il est important de comprendre que l’honnêteté et la transparence renforcent la crédibilité (12,14). On peut :
- Préciser la crainte : demander quel effet spécifique fait peur.
- Refuser la fausse promesse du « risque zéro » : reconnaître en toute transparence que les vaccins, comme tout médicament, provoquent des effets bénins réactifs (fièvre, fatigue, douleur locale) durant 24 à 48 heures.
- Expliquer les risques rares avec rigueur : rappeler que les effets indésirables graves (ex. choc anaphylactique) sont pris en charge médicalement et demeurent extrêmement rares (environ 1 cas par million de doses en Belgique).
- Mettre en balance : toujours comparer les risques minimes du vaccin aux risques réels de la maladie et de ses complications.
Faire face aux rumeurs et aux Fake News
Pour une gestion efficace des rumeurs et fake news, les professionnel·les peuvent (15) :
- Identifier la source : demander « Où avez-vous vu cette information et qu’est-ce qui vous paraît convaincant ? ».
- Corriger factuellement : apporter une donnée vérifiable issue d’une source officielle.
- Éviter le piège de la répétition : ne jamais répéter la rumeur au risque de la fixer dans les mémoires ; marteler uniquement le fait exact.
- Bannir l’alarmisme : les approches fondées sur la peur ou la dévalorisation sont inefficaces et renforcent souvent l’adhésion à la désinformation.
Références:
- MacDonald NE. Vaccine hesitancy: Definition, scope and determinants. Vaccine. 14 août 2015; WHO Recommendations Regarding Vaccine Hesitancy33(34):4161 https://doi:10.1016/j.vaccine.2015.04.036
- Shen AK. Finding a way to address a wicked problem: vaccines, vaccination, and a shared understanding. Human Vaccines & Immunotherapeutics. 2019;16(5):1030‑ https://doi.org/10.1080/21645515.2019.1695458
- Forton P. L’impact de la pandémie de COVID-19 sur l’hésitation des parents face à la vaccination infantile hors COVID-19 . 2024 . Disponible sur: https://hdl.handle.net/2078.2/37806
- Health TLC& A. Vaccine hesitancy: a generation at risk. The Lancet Child & Adolescent Health. 1 mai 2019;3(5):281. https://doi:10.1016/S2352-4642(19)30092-6.
- Reticencia a la vacunación: Un desafío creciente para los programas de inmunización . Disponible sur: https://www.who.int/news/item/18-08-2015-vaccine-hesitancy-a-growing-challenge-for-immunization-programmes
- Dix ennemis que l’OMS devra affronter cette année. Disponible sur: https://www.who.int/fr/news-room/spotlight/ten-threats-to-global-health-in-2019
- Cavillot L, van Loenhout JAF, Devleesschauwer B, Wyndham-Thomas C, Van Oyen H, Ghattas J, et al. Sociodemographic and socioeconomic disparities in COVID-19 vaccine uptake in Belgium: a nationwide record linkage study. J Epidemiology Community Health. mars 2024;78(3):176 Https//doi.10.1136/jech-2023-220751
- Hubin P, Van den Borre L, Braeye T, Cavillot L, Billuart M, Stouten V, et al. Area and individual level analyses of demographic and socio-economic disparities in COVID-19 vaccination uptake in Belgium. Vaccine: X. 2024;18. https://doi:10.1016/j.jvacx.2024.100496
- Facteurs comportementaux et sociaux de la vaccination: outils et conseils pratiques pour parvenir à une adoption vaccinale élevée. Disponible sur: https://www.who.int/fr/publications/i/item/9789240049680
- Communicating about vaccination with caregivers and patients: a communication training module for health workers. Disponible sur: https://www.who.int/europe/publications/i/item/WHO-EURO-2023-8926-48692-72363
- Outils de communication sur la vaccination: Comment augmenter le taux de vaccination. Disponible sur: https://www.ecdc.europa.eu/en/publications-data/communication-toolkit-immunisation-how-increase-immunisation-uptake
- Pro VI. Vaccination-Info Pro. L’hésitation vaccinale. Disponible sur: https://professionnels.vaccination-info.be/pratiques-references/lhesitation-vaccinale/
- Henrikson NB, Opel DJ, Grothaus L, Nelson J, Scrol A, Dunn J, et al. Physician Communication Training and Parental Vaccine Hesitancy: A Randomized Trial. Pediatrics. juill 2015;136(1):70 https//doi:10.1542/peds.2014-3199
- Geoghegan S, O’Callaghan KP, Offit PA. Vaccine Safety: Myths and Misinformation. Frontiers Microbiology. 17 mars 2020;11:372. https://doi.10.3389/fmicb.2020.00372
- Whitehead HS, French CE, Caldwell DM, Letley L, Mounier-Jack S. A systematic review of communication interventions for countering vaccine misinformation. Vaccine. 27 janv 2023;41(5):1018 https://doi.10.1016/j.vaccine.2022.12.059